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L’INDUSTRIE CAFÉIÈRE PORTORICAINE : DÉFIS ET PERSPECTIVES POST-OURAGAN

TEXTE  Isabelle Huard 

ILLUSTRATION  Florence Rivest 

Si le café est cultivé depuis près de trois siècles sur l’île de Porto Rico, on ne retrouve que très rarement ses grains dans les boutiques spécialisées nord-américaines. 

Localement, malgré la demande croissante observée ces dernières années pour le café « 100% puertorriqueño » et l’apparition des coffee shops spécialisés, principalement à San Juan, les producteurs peinent à satisfaire la demande de la population. Portrait de la petite industrie caféière portoricaine, plus que jamais confrontée à de grand défis, près d’un an après le passage dévastateur de l’ouragan Maria qui a plongé l’île en pleine crise humanitaire, plus que jamais confronté à de grands défis.


PERTE DES RÉCOLTES FAUTE DE MAIN D’ŒUVRE

La rareté du café portoricain sur les marchés nord-américain et européen s’explique d’abord par le manque de main-d’œuvre: les jeunes, ayant aujourd’hui accès à une éducation de qualité, comparable à beaucoup de pays développés, sont de moins en moins enclins à se tourner vers le travail agricole. Pour combler cette pénurie, le gouvernement a jadis tenté d’imposer la cueillette du café aux prisonniers, mais le manque de coordination des instances a rapidement fait échouer le projet. De plus, Porto Rico fait face à un exode record de sa population vers les États-Unis depuis le début de la crise économique et financière qui a poussé le gouvernement à déclarer faillite au printemps 2017. 

Selon l’Institut de la Statistique de Porto Rico, 89 000 Portoricains ont quitté l’île en 2016 pour s’établir aux États-Unis, un chiffre qui augmente à un rythme effréné depuis le passage de Maria. Le Centre d’études portoricain de l’Université de New York (CUNY) prédit qu’entre 2017 et 2019, Porto Rico pourrait perdre plus de 470 000 de ses résidents. De leur côté, les producteurs, qui estiment à 40% les pertes occasionnées par le manque de travailleurs ces dernières années et qui peinent à satisfaire la demande locale, se sont vus forcés d’importer des grains verts de pays comme le Mexique et la République dominicaine, - nécessité compromettant grandement l’intégrité du café de spécialité. Confrontés à des pertes financières annuelles considérables, ces producteurs tentent désormais de mettre en place des mesures de rétention de la main-d’œuvre, notamment en offrant des salaires intéressants pour convaincre les jeunes de rester à Porto Rico et ainsi devenir, les acteurs d’une éventuelle relance économique de l’industrie caféière, véritable fierté nationale.



MANQUE DE SEMENCES

Autre problème majeur : le manque de semences. Devant cette difficulté, le Département de l’Agriculture de Porto Rico, à travers son Programme de production et de distribution de semences, a mis en place en 2014 un projet pilote afin d’assurer la sécurité alimentaire de l’île. De cette initiative, visant entre autres l’industrie du café, la Finca Enseñat s’est vue octroyer des fonds afin de se dévouer spécifiquement à la production de semences de café et d’agrumes. Le projet a permis la culture de 8 millions de caféiers au cours des trois dernières années, répartis entre les 21 régions productrices de l’île. De son côté, Puerto Rico Coffee Roasters inc. (PRCR), joueur de taille de l’industrie caféière portoricaine, a également dans sa ligne de mire la revitalisation de cette dernière et l’augmentation de la production. Selon Germán Negrón, directeur général de PRCR, l’entreprise travaille à l’introduction de deux nouvelles variétés de semences de café Arabica plus résistantes à la sécheresse et à la rouille, maladie s’attaquant aux feuilles des caféiers ayant fait d’énormes dommages en Amérique latine ces dernières années. En 2016, la compagnie a pu faire don de 200 000 arbustes provenant de sa pépinière à une centaine de producteurs; la récolte de 2017 s’annonçait donc des plus prometteuses, avec une hausse estimée à 12% du volume de café récolté. Or, le passage de Maria a anéanti tout espoir de relance de la production caféière de l’île.


Sous la problématique de la disponibilité des semences se cache également une crainte encore plus profonde : la présence et l’emprise des géants de l’agro-industrie - comme Monsanto, qui occupent 14% des terres publiques de l’île, et qui ont reçu carte blanche de la part du gouvernement américain pour tester pesticides et semences génétiquement modifiées. Ces multinationales pourraient bien profiter de l’état de vulnérabilité de l’industrie caféière pour étendre leurs tentacules et faire de Porto Rico un véritable « paradis transgénique », pour reprendre l’expression d’Elivan Martinez Mercado, journaliste au Centro de Periodismo Investigativo.


MANQUE DE SEMENCES

La hausse de la température globale enregistrée ces dernières années a eu de graves conséquences sur les secteurs agricole et forestier de Porto Rico. La sécheresse historique de 2013, qui a été propice au développement et à la prolifération de la rouille, et l’ouragan Érika en août 2015, qui a fragilisé les plantations, ont donné un coup sévère à une industrie du café déjà précaire. La saison des ouragans de l’an dernier s’est amorcée de façon agressive, avec une succession de cyclones ayant ravagé certaines îles antillaises, la côte est américaine ainsi que quelques pays d’Amérique centrale. 

Porto Rico n’a pas été épargnée: touchant terre le 20 septembre dernier avec des vents de plus de 250 km/heure, l’ouragan Maria a traversé l’île du sud-est au nord-ouest, causant des dommages d’une ampleur inégalée. Selon les autorités, plus des trois quarts de l’industrie agricole ont été anéantis. En l’espace de quelques heures seulement, les forêts des municipalités caféières de la Cordillère centrale ont été balayées. Roberto Atienza, propriétaire de la Hacienda San Pedro située à Jayuya, estimait que près de 90% de sa plantation avait été détruite. À cause de la récolte tardive de 2017, seulement 2% des fruits avaient été cueillis avant l’arrivée de Maria.


De son côté, la USDA Caribbean Climate Hub prévient que si les gaz à effets de serre et les températures continuent d’augmenter à ce rythme, il sera difficile, voire impossible, de cultiver de façon traditionnelle les variétés d’Arabica de qualité à Porto Rico d’ici quelques décennies. L’agence a, de ce fait, créé le projet ADAPTA, ayant pour mission de fournir aux producteurs, fermiers et propriétaires terriens de Porto Rico et des Îles Vierges américaines, de l’information, des outils et un support pour le développement de pratiques durables afin de minimiser les risques associés aux changements climatiques. 


Jadis une référence mondiale en matière de production de café - souvenons-nous qu’il fut un temps où la population du Vatican consommait l’or brun de cette petite île caribéenne et que ses exportations concurrençaient celles du Brésil - Porto Rico a vu son industrie emblématique presque anéantie. Aux problèmes de rétention de la main-d’œuvre, de rareté des semences et de changements climatiques, s’est ajoutée la crise humanitaire qui s’est abattue sur l’île en septembre dernier. Le chaos des mois qui ont suivi - disputes partisanes, manque de concertation des différentes organisations, inefficacité d’un système bureaucratique archaïque et la négligence du gouvernement américain - a nui aux efforts de reconstruction et au retour rapide à la normale. Si l’activité économique des principales grandes villes de l'île a depuis reprise, plusieurs zones rurales sont encore sans électricité et sans eau potable. Pour les producteurs de café, l’heure est encore au rétablissement des infrastructures et à la plantation des semences. Toutefois, malgré les temps difficiles, la nouvelle génération de jeunes agriculteurs et entrepreneurs passionnés de café porte heureusement en elle l’espoir de voir renaître une industrie caféière portoricaine forte, prospère et convoitée.

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Corsé no.1

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