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FEMINISTA BARISTA JAM: UN TREMPLIN VERS LE LATTÉ

TEXTE   Ariane Labrèche

PHOTOGRAPHIES  Cassandra Lacroix


Entrevue avec Nicole Schetter et Isabelle Huard

Depuis 2015, le Feminista Barista Jam est la porte d’entrée de plusieurs femmes vers le monde de la compétition de latte art. Le déclic s’est produit dans un Java U. Derrière un comptoir s’y affrontait en 2015 la crème des artisans du latté de Montréal. Du moins, c’est ce qu’affirmait Natrel, la compagnie qui tenait une compétition appelée le Challenge Latte Art: entre dix baristas choisis pour leur talent en dessin lacté. Parmi eux, deux femmes.


L’année suivante, parmi les dix participants du concours, on n’en trouvait qu’une seule. Ironie du sort, Julie Audet et Vivian So, deux baristas montréalaises, ont chacune fini par remporter les grands honneurs, au nez et à la barbe de tous, en 2015 pour la première et 2016 pour la seconde. « L’image m’est restée en tête et j’ai pris la peine d’écrire à Natrel pour leur demander des explications. Leur réponse a été qu’ils n’ont choisi que les meilleures applications et que ce n’était pas de leur faute si les femmes ne se présentaient pas au concours. C’était même sous-entendu que peut-être que les femmes étaient juste moins bonnes en latte art », se remémore Nicole Schetter, gérante du café Le Petit Dep Laval et formatrice à l’Académie de Café de Montréal.


Ce triomphe féminin n’a pas non plus suffi à apaiser Isabelle Huard. Barista depuis ses 16 ans, cette dernière ne comprenait pas la discordance entre sa réalité et celle des compétitions. « Il y a tellement de femmes qui travaillent dans les cafés, j’ai plein de collègues talentueuses, alors comment se fait-il qu’on ne les voyait nulle part dans des événements comme ça? », s’indigne celle qui a, dans sa vie, géré trois cafés, dont le Maesmi et été formatrice pour deux torréfacteurs avant de partir en congé de maternité.  


Isabelle Huard a trouvé une oreille très attentive chez son amie Nicole Schetter et elles ont décidé de mettre de l’avant le talent des femmes de l’industrie du café. C’est ainsi qu’est né, en 2016, le Femina Barista Jam. Il fallait toutefois plus qu’un nom accrocheur : les deux organisatrices devaient trouver un moyen de donner envie à leurs comparses de tenter leur chance dans une compétition de latte art. 


« On a choisi de créer un événement, mais surtout un environnement. On voulait sortir de la brozone qu’on retrouve souvent dans l’industrie et créer une compétition axée sur la pratique et non sur la victoire », explique Nicole Schetter, en sirotant un café dans la toute nouvelle succursale du café 8oz. « On voulait ouvrir la porte aux femmes, leur donner une chance de se faire la main, pour les rendre plus à l’aise et leur donner envie de participer à d’autres concours par la suite », renchérit Isabelle, son fils Adrian sautillant sur ses genoux.

Coffee Jam 

Au Feminista Barista Jam, dix concurrentes s’affrontent devant un public attentif. Deux par deux, les baristas réalisent un latte et le résultat est soumis au vote de l’audience, qui détermine la gagnante de chaque ronde. « L’idée, c’est vraiment d’avoir une camaraderie, une compétition très amicale. Il y a beaucoup de complicité entre les participantes », souligne Isabelle. Au-delà du concours, le Jam représente une trop rare occasion pour les femmes de l’industrie de se rencontrer et de réseauter, entre deux allongés.


« On peut y échanger des techniques, regarder le travail des autres et apprendre beaucoup. Il y a des gens qui viennent de Calgary et même de Burlington, au Vermont. Ça resserre vraiment les liens au sein de la communauté », affirme Nicole.


Plus d'ouverture

En général, les commentaires des participantes et du public ont été très positifs, selon les deux organisatrices. « On apprend quand même des choses chaque année. On travaille vraiment fort à faire un événement encore plus ouvert qu’avant. Pour la première fois cette année, on a invité des personnes issues des minorités sexuelles, pas seulement des femmes cisgenres, et voulu recruter plus de personnes racisées pour participer », m’informe Nicole. Après deux éditions, elles ont réalisé que les femmes n’étaient pas les seules qui bénéficieraient d’une telle plateforme au sein de l’industrie. « C’est la moindre des choses d’utiliser notre petit privilège pour mettre ces personnes-là de l’avant », croit Isabelle.


Sans vouloir casser de sucre sur le dos de ses collègues, Nicole Schetter croit, de son côté, que les cafés third wave devraient retenir des leçons du Feminista Barista Jam. « Même si la moitié des baristas, ou presque, sont des femmes, la majorité des propriétaires de cafés à Montréal sont encore des hommes. Ils sont de plus en plus conscientisés aux besoins des employés, mais ça prend des efforts pour être woke! », lance-t-elle en riant.


Nicole Schetter entend en effet trop souvent des échos des excuses formulées par Natrel il y a quatre ans. « On me dit encore : je veux plus de diversité, mais je ne reçois aucune application! Il faut arrêter d’être passifs et commencer à penser comment on peut aller rejoindre ces personnes, comment on peut revoir nos politiques d’embauche. Comment trouver de gens issus de la diversité? Well, just do it! », ajoute-t-elle, pleine de ferveur.

Déborder de la tasse

Ratisser large, c’est le choix qu’ont fait Nicole Schetter et Isabelle Huard. À sa première édition en 2016, le Feminista Barista Jam a rempli le Paquebot à craquer. Sa deuxième mouture a bien failli faire déborder la Finca et la dernière en date a fait salle comble à la Station W. Le Jam pourrait devenir victime de son propre succès, mais les deux têtes pensantes qui l’ont mis au monde comptent bien l’en empêcher. « On ne veut pas devenir corporatifs et commandités. On veut continuer à faire la promotion des femmes baristas et non des entreprises. Je pense que l’âme do-it-yourself du Feminista Barista est plus importante que l’atteinte d’un profit », souligne Nicole.


Malgré tout, les amoureuses du café ont réussi à faire de l’argent avec leur grand-messe annuelle, qu’elles ont tout de suite remis dans les mains d’un organisme. « Cette année, on a donné nos profits au Women’s Coffee Alliance, qui fait de l’éducation et la promotion des femmes baristas », indique Isabelle. 


Le réseautage a, lui aussi, porté ses fruits et le Feminista Barista Jam pourrait bientôt faire des petits. « On s’est fait demander quand est-ce qu’on allait aller à Portland, il y a aussi une très belle ambiance à Sherbrooke et à Québec… Nous allons peut-être devenir une espèce d’événement nord-américain, découvrir d’autres visages et d’autres femmes géniales », imagine déjà Isabelle Huard. « Qu’on vienne me dire après ça que les femmes ne sont pas compétitives naturellement, s’exclame Nicole Schetter. C’est pas qu’on n’est pas assez bonnes, c’est qu’on n’a pas envie de gérer des environnements machos. »


Elles n’auront plus à s’inquiéter, maintenant que le Feminista Barista Jam veille au grain.


Article publié dans:

Corsé no.3